Market Insights

Fret aérien : le ciel s’assombrit

Rédigé par Anne Kerriou | 12 avril 2022

L’impact du conflit en Ukraine est véritablement attendu sur les résultats de mars. En attendant, le trafic mondial de fret aérien a augmenté de 2,9% en février.

La demande mondiale de fret aérien, exprimée en tonnes-kilomètres, enregistre une nouvelle hausse au mois de février en glissement annuel, même si l’on est loin des taux de croissance constatés fin 2021. Selon les chiffres de l'Association internationale du transport aérien (IATA), le trafic a progressé de 2,9% en février 2022 par rapport à février 2021.

Si l’on prend en considération les deux premiers mois de l’année pour tenir compte de l’impact du Nouvel An chinois, plus précoce cette année, on constate une augmentation de la demande de 2,7% en glissement annuel et un repli de 1,7% par rapport à décembre 2021. Au départ d’Asie, il a fallu attendre la 2ème quinzaine de février pour que le dynamisme revienne, lorsque l’activité a repris dans les usines chinoises après les fermetures traditionnelles du Nouvel An.

* FTK : tonnes-kilomètres de fret – Source des données : IATA - © Upply

Des taux de fret toujours en hausse

Le début d’année se révèle donc plutôt calme sur le front des volumes. Mais il s’accompagne d’une bonne résistance des taux de fret, en particulier sur les corridors intra-Asie et Asie-Europe, où les niveaux tarifaires restent toujours très supérieurs à l’an dernier, et encore plus à la période pré-pandémique.

On constate également un rebond significatif sur l’axe Europe-Amérique du Nord. On peut y voir un lien avec les difficultés qui commencent à toucher le transport maritime sur cet axe.

Les ports de la côte Est font aujourd’hui face à un afflux massif de marchandises asiatiques transitant via le Canal de Panama pour échapper à la congestion des ports de la Côte Ouest. Résultat : ils sont à leur tour rattrapés par ce phénomène de congestion, et l’option aérienne peut donc devenir pertinentes pour certains chargeurs compte tenu des délais additionnels.

Source : Upply

Un rétablissement fragile de l’offre

Cette résistance des taux de fret est d’autant plus remarquable que la croissance du trafic a été moins rapide que celle des capacités. En février 2022, l’offre progresse de 12,5% en glissement annuel (et de 8,9% pour les opérations internationales). Globalement, le coefficient de remplissage est en repli de 0,9 point par rapport à janvier 2022 et de 4,3 points par rapport à février 2021.

Cependant, "la capacité reste limitée par rapport aux niveaux d'avant COVID-19, puisqu'elle est inférieure de 5,6 % à celle de février 2019", rappelle l’IATA. À l’international, l’offre a bien augmenté de 21,4 % en glissement annuel en février à bord des avions de passagers, mais la capacité tout cargo est restée inchangée par rapport à février 2021. "Un résultat relativement faible qui s'explique en partie par la perte de capacité en Russie et en Ukraine et par les perturbations liées à Omicron en Asie", estime l’IATA.

Effectivement, le conflit en Ukraine, déclenché le 24 février, n’a pas produit d’effet majeur sur les volumes mensuels, mais l’impact sur les capacités a été immédiat. En données corrigées des variations saisonnières, les capacités déployées sur la route Asie-Europe - l'une des plus touchées par le conflit - ont baissé de 2% en février.

Cette tendance est confirmée par les premiers chiffres révélés par l’IATA sur l’évolution de la situation en mars : "les vols tout cargo entre l'Asie et l'Europe ont baissé pour atteindre fin mars un niveau inférieur de 17% à celui de l'année précédente".

Des nuages qui s’accumulent

L’industrie du fret aérien entre à nouveau dans une période de grandes incertitudes.

  • Sur le front de la pandémie, l’heure était plutôt à l’accalmie en février, mais fin mars, les confinements décidés en Chine pour lutter contre la multiplication des cas de contamination ont conduit plusieurs compagnies à interrompre les services. Il faudra attendre la publication des résultats de mars par l’IATA pour en mesurer la portée. Mais ces nouvelles perturbations prouvent que la pandémie est désormais un paramètre d’imprévision qui s’inscrit dans le temps long.
  • Le conflit en Ukraine a un effet dévastateur, en particulier pour les flux Asie/Europe qui représentent environ 21% du trafic mondial, en 2è position derrière le Transpacifique (27%). La perturbation des services pourrait profiter à d’autres zones, comme le Moyen-Orient. Mais globalement, les conséquences de la guerre sur les prix de l’énergie font que le transport aérien dans son ensemble va connaître un net alourdissement de ses coûts d’exploitation. Alors que le secteur n’est encore que convalescent, ce n’est pas une bonne nouvelle.
  • Enfin la conjoncture économique générale porte en germes des menaces pour l’activité globale. "Certains des moteurs habituels de la demande de fret aérien laissent présager des défis à relever", avertit l’IATA. L’inflation atteint des niveaux plus que préoccupants. L’augmentation des prix des matières premières, des composants et de l’énergie pèse sur l’activité des entreprises, et la répercussion, même partielle, sur le consommateur final, pourrait rapidement saper la dynamique de reprise constatée en 2021. Les sanctions économiques contre la Russie, décidées notamment par l’Union européenne et les États-Unis suite à l’invasion de l’Ukraine, vont dégrader encore un peu plus les moteurs de la croissance des échanges mondiaux. "En janvier et en mars 2022, l'indice PMI des nouvelles commandes à l'exportation était inférieur à la barre des 50, ce qui indique une détérioration par rapport au mois précédent. Le chiffre de mars (48,2) était le plus bas depuis juillet 2020", signale l’IATA.

Évidemment très tributaire de la conjoncture économique mondiale, l’industrie du fret aérien, comme celle du transport maritime, devra encore patienter pour entrevoir une certaine normalisation. Les clients payent aujourd’hui cette incertitude au prix fort.