Économie

Partenariat économique UE- Japon : une aubaine pour le secteur agro-alimentaire européen

01 octobre 2019

Le 1er février 2019, l'accord de partenariat économique (APE) entre le Japon et l'Union Européenne est entré en vigueur. Cet accord, également connu sous le nom JEFTA (Japan-EU Free Trade Agreement), crée le plus grand partenariat de libre-échange au monde. L’UE supprime progressivement 99% de ses droits de douane sur les marchandises en provenance du Japon et le Japon fait de même à hauteur de 97% sur les importations de l’UE. Faisons le point sur les premiers changements constatés.

Après la Chine, le Japon est le deuxième partenaire commercial asiatique de l’Union Européenne et sa 6è destination pour les exportations en 2018. Dans l’autre sens, l’UE pointe au 3è rang pour les exportations japonaises, après les États-Unis et la Chine.

L'UE et le Japon ont une balance commerciale relativement équilibrée, avec un léger déficit commercial pour l'UE (Figure 1). Les trois principales catégories de produits exportés par l’UE vers le Japon sont les produits chimiques, les machines et appareils mécaniques, ainsi que les équipements de transport.

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Certains observateurs dans les médias ont qualifié ce partenariat d’accord "voitures contre fromage", dans la mesure où il éliminera progressivement les barrières commerciales imposées par le Japon aux produits agricoles de l’UE. Inversement, l'UE supprimera progressivement les 10% de droits de douane sur les automobiles japonaises au cours des sept années à venir.

L'UE estime qu’il y aura une augmentation annuelle des exportations de l'UE vers le Japon de l’ordre de 13 milliards d'euros et une économie de droits de douane d'environ 1 milliard par an. D'autres secteurs devraient également bénéficier de cet accord avec un marché japonais plus libéralisé. Les exportations de textiles européens vers le Japon, par exemple, devraient augmenter de 220%.

Un impact significatif

En comparant les échanges commerciaux de février à juin 2019 avec la même période des cinq années précédentes, l'impact de l'accord APE paraît déjà significatif : les exportations totales de l'UE vers le Japon ont atteint leur niveau le plus élevé depuis cinq ans, avec une augmentation des expéditions de 9% en valeur et 10% en volume (Figure 2).

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La contribution la plus importante à la croissance des exportations de l'UE vers le Japon au cours de cette période est venue de la France (voir notre focus à la fin de cet article). La hausse des exportations françaises représente environ 30% de l’augmentation totale des exportations de l’UE vers le Japon au cours de cette période. Toutefois, cela pourrait ne pas être directement lié à l'APE UE-Japon, mais plutôt à l'achat d'avions Airbus par Japan Airlines au printemps 2019. Les exportations de vin français vers le Japon ont également augmenté de manière significative au cours des six derniers mois, ce qui nous amène à regarder de plus près le secteur de l’agriculture et de l’alimentation.

Focus sur l'agriculture et les aliments transformés

Qu'en est-il du "fromage" dans l'accord "voitures contre fromage" ? L'accès au marché japonais pour l'agriculture et l'alimentation est l'un des points centraux de l'accord UE-Japon. Il prévoit que le Japon supprimera progressivement les droits de douane élevés et simplifiera les procédures de dédouanement des produits agricoles et des produits alimentaires transformés en provenance de l'UE. Pour certains produits critiques, les droits de douane seront considérablement réduits, sans toutefois être totalement supprimés, sur une période de 21 ans.

L’accord de partenariat économique devrait ainsi renforcer la compétitivité de l’agriculture et de l’industrie alimentaire européenne sur le marché hautement protégé des produits alimentaires japonais. Globalement, les résultats positifs enregistrés entre février et juin correspondent à ces attentes : la valeur des exportations de l’ensemble des secteurs de l’agriculture et de l’alimentation a augmenté de 18%, ce qui représente la plus forte croissance des cinq dernières années et le volume des expéditions a progressé de 7%, soit la hausse la plus élevée des trois dernières années.

Si nous prenons l'exemple de l'industrie européenne des vins et spiritueux (code SH 2204), les droits de douane de 15% ont été supprimés dès l'entrée en vigueur de l'APE. Cela permet à l'UE de mieux concurrencer les autres pays exportateurs de vin, tels que le Chili, qui jouit d'un accès préférentiel au marché japonais. Depuis l'accord de partenariat économique conclu entre le Japon et le Chili en 2015, l'augmentation des importations japonaises de vin chilien avait réduit la part de marché des vins de l'UE.

Cette situation pourrait donc changer. En effet, de février à juin, les exportations de vin de l’Union européenne vers le Japon ont augmenté de 23% en valeur et de 25% en volume. Les trois principaux exportateurs de vin de l'UE, à savoir la France, l'Italie et l'Espagne, ont tous connu une augmentation à deux chiffres au cours des six derniers mois (Figure 3).

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La France, premier exportateur de vin de l'UE vers le Japon, représente plus de 60% de la valeur des exportations de vin européen vers le marché japonais. La valeur de ses exportations a augmenté de 16% et le volume de 15%. L'Italie a quant à elle enregistré une progression de 17% en valeur et de 23% en volume, et l'Espagne une hausse de 30% de la valeur et du volume de ses exportations (Figure 4).

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 Qu’advient-il dans d'autres secteurs de l'alimentation, où les droits ne sont que partiellement supprimés ? La valeur des exportations de viande et de poisson (*), qui verront une réduction tarifaire progressive à long terme, a également augmenté, avec une progression en glissement annuel de 7% pour la viande et de 13% pour le poisson. Toutefois, il convient de noter qu'au cours des cinq dernières années, ces deux secteurs ont connu des hausses de taux volatiles. En conséquence, une période d'observation plus longue peut s'avérer nécessaire pour mieux identifier la tendance de l'évolution des exportations.

Impact sur le marché du transport par conteneurs réfrigérés

Après six mois de l’application de l'APE, les données apportent une vision prometteuse des relations commerciales UE-Japon. La question cruciale reste de savoir si ce niveau d’augmentation se maintiendra dans le temps, engendrant ainsi une demande croissante de capacités sur cet axe de transport.

Dans la mesure où les droits de douane sur les produits agricoles et les produits alimentaires transformés européens seront supprimés ou réduits progressivement sur une période de 21 ans, il est possible d’envisager une évolution de la demande de transport ‘reefer’ sur cette route en fonction des différentes phases de la suppression des droits de douane. En outre, avec plus de 200 produits agricoles européens bénéficiant d’une « indication géographique » reconnue sur le marché japonais, seuls les produits avec cette certification pourraient être vendus au Japon sous le nom correspondant. Cela contribue également à la compétitivité de l’UE sur le marché alimentaire japonais.

Enfin, avec la suppression progressive des droits de douane et les mesures de facilitation des échanges, le nombre de produits agricoles et alimentaires européens qui peuvent pénétrer sur le marché japonais est plus important que jamais. Cette situation pourra entraîner un intérêt croissant pour la technologie et la sécurité liées au transport en conteneurs reefer, afin de répondre aux exigences des différents produits alimentaires et agricoles.

L'accord APE UE-Japon constitue un exemple admirable de libre-échange dans le climat actuel de protectionnisme commercial. Bien entendu, une croissance durable à long terme ne sera possible que par une mise en œuvre continue des deux parties. D’autre part, il faut garder en tête les progrès réalisés dans les négociations commerciales entre les États-Unis et le Japon. Les secteurs de l’agriculture et de l’alimentation européens feront peut-être l’objet d’une vive concurrence des produits agricoles américains…

(*) Nous utilisons ici les données commerciales basées sur les codes HS des chapitres 2 et 3, concernant la viande (chapitre 2) et le poissons (chapitre 3).

Photo :  @ Anne Kerriou

FOCUS : L’IMPACT DU JEFTA SUR LES ECHANGES FRANCO-JAPONAIS

Le ministère français de l’économie a publié en juin une synthèse de l’impact du Jefta sur les échanges commerciaux avec l’Europe en général et la France en particulier. Avant la mise en œuvre de cet accord, 62% des exportations françaises vers le Japon (en valeur) et 41% des importations françaises depuis le Japon étaient déjà exemptées de droits de douane. Le Jefta a pour effet "d’exonérer immédiatement un montant supplémentaire de 28% d’exportations et de 33% d’importations", souligne le ministère, précisant que "les autres produits, jugés économiquement sensibles par chacune des deux zones, font l’objet d’un démantèlement progressif qui s’échelonne en 3 et 15 ans".

En 2018, les importations françaises ont atteint 10,1 milliards d’euros. Les produits de l’automobile représentent à eux seuls un quart des importations, suivis par les machines et les produits informatiques et électroniques, à hauteur d’environ 20% chacun, et de la chimie (11%). La structure des importations françaises est donc assez similaire à celle de l’Europe en général, ce qui n’est moins le cas pour les exportations. Celles-ci s’établissent au total à 6,6 milliards pour cette même année 2018. La pharmacie arrive en tête avec 18%. Mais c’est surtout sur les produits agricoles et agroalimentaires (y compris les boissons et notamment le vin) et sur les produits "de luxe" (parfums et cosmétiques ainsi que textile-habillement-cuir) que la France surperforme par rapport à l’ensemble de l’UE. Une situation que renforce encore le Jefta dans des secteurs comme le vin, comme l’indiquent les statistiques des 5 premiers mois d’application du traité (voir notre article principal ci-dessus). La France profite enfin de la présence d’Airbus dans le secteur aéronautique. À l’inverse, elle est à la traîne pour les exportations de produits automobiles (6% des exportations contre 17% pour l’ensemble de l’UE) et pour les produits informatiques et électroniques (10% contre 16%).

Anne Kerriou

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Docteur en sciences politiques, Ganyi nous livre un regard affûté sur les évolutions du transport et de la Supply Chain dans le monde, par le prisme des tendances politiques et économiques.