Commerce international

La guerre commerciale vue de Chine

22 juillet 2025

Démunie lors de la première guerre commerciale de 2018, la Chine s’est dotée depuis d’outils de pression et de rétorsion très efficaces. Les États-Unis en prennent la mesure, mais l’Union européenne est aussi concernée.

Lorsque Donald Trump a annoncé l’introduction de droits de douane massifs, le 2 avril 2025, Xi Jinping a entamé un bras de fer. La Chine, forte de son expérience – traumatisante – d’une guerre commerciale sous la première présidence de Donald Trump, s’était préparée à une reprise des hostilités après sa réélection. Dans un premier temps, le président chinois a décidé de ne pas négocier avec les États-Unis, entraînant une escalade commerciale qui a abouti à l’instauration de droits de douane atteignant le seuil impressionnant de 145%. Ce niveau revient à paralyser quasiment les échanges commerciaux, ce qui était intenable dans la durée pour les États-Unis comme pour la Chine, compte tenu de l’imbrication actuelle des deux économies. Les deux parties sont d’ailleurs revenues à la table des négociations, et ont conclu un accord. Très habile dans sa communication, la Chine a aussi révélé à cette occasion à quel point elle avait musclé son arsenal pour agir dans le cadre d’une guerre commerciale. Un arsenal qu’elle déploie vis-à-vis des États-Unis, mais aussi de l’Union européenne.

Une communication millimétrée

La guerre commerciale est un enjeu économique mais aussi politique. Après les annonces américaines du 2 avril 2025, le gouvernement chinois et Xi Jinping ont fait preuve d’une grande habileté en termes de communication. L’objectif de la Chine était d’afficher auprès de l’opinion publique chinoise une position très dure face au chantage américain, tout en se façonnant une image de puissance respectable et responsable à l’international.

Le 4 avril, lors d’une conférence de presse, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois a indiqué que, quelle que soit la nature de la guerre commerciale souhaitée par les États-Unis, la Chine "se battrait jusqu’au bout", autrement dit qu’elle n’était pas prête à faire des concessions et encore moins à céder aux pressions américaines. Comme cela est coutumier en Chine, les officiels ont choisi leurs mots pour que ceux-ci véhiculent une tonalité différenciée à l’intérieur et à l’extérieur des frontières chinoises. L’objectif ? Paraître ferme vis-à-vis des États-Unis auprès de leurs concitoyens, sans que l’opinion à l’international ne perçoive le degré de virulence employé. Par exemple, la phrase " 中国从来不吃这一套 ! " utilisée avec véhémence par le porte-parole des affaires étrangère chinois le 4 avril se traduit approximativement par "La Chine n’a jamais mangé de ce pain-là". Le caractère " 套 ", en mandarin, désigne l’ensemble des ficelles utilisées par les Américains pour exercer leur chantage… mais aussi les menus ready-to-go des chaînes de fast-food américaines, qui sont considérées en Chine comme étant représentatives de la nourriture occidentale. L’attaque du porte-parole est donc en fait plus méprisante en chinois que dans sa traduction anglophone. Elle réduit le modèle américain à ses chaînes de fast-food et présente en creux la Chine comme culturellement supérieure à son adversaire. Évidemment, ces subtilités peuvent échapper à la traduction : les médias occidentaux ont présenté cette phrase dans sa version atténuée : "la Chine ne cèdera pas au chantage américain". Anodine au départ, cette phrase est pourtant devenue virale sur les réseaux sociaux chinois dans les semaines qui ont suivi. De nombreux "goodies" (tasses, t-shirts…) l’utilisant sont encore disponibles sur les sites de e-commerce du pays tels que Taobao.

Cette stratégie discursive, loin d’être une nouveauté, permet à la Chine de satisfaire sa population, tout en paraissant, surtout en contraste avec le verbiage trumpien, respectueuse de ses interlocuteurs. En l’occurrence, en parallèle de cette phrase codée, la Chine a continué de chercher le dialogue et la négociation avec la partie américaine sans que personne n’y voit d’incohérence majeure, jusqu’à obtenir gain de cause à Genève. Le 12 mai 2025, les Etats-Unis et la Chine ont publié un communiqué commun, point de départ d’une solution négociée entre les deux acteurs.

Un arsenal d’outils de rétorsion

Échaudé par la politique des États-Unis en matière de tarifs douaniers durant le premier mandat de Trump, le gouvernement chinois a anticipé la reprise des hostilités avec la puissance américaine. Depuis 2020, Pékin se prépare à un nouvel affrontement et a mis en place un ensemble d’outils et de leviers à actionner à court- et long-terme pour ne pas subir le diktat américain.

En 2018, le premier épisode de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine avait été mal anticipé côté chinois. Afin de mettre en place les barrières tarifaires face aux importations chinoises, les États-Unis devaient rompre leurs engagements pris auprès de la communauté internationale et notamment de l’Organisation mondiale du commerce. Ce retrait semblait à l’époque très improbable. En effet, l’OMC, pilier du droit commercial international, était soutenue jusqu’alors par les États-Unis. La première guerre commerciale s’est donc soldée par un "accord de Phase 1" par lequel, pieds et poings liés par une escalade tarifaire encore unique en son genre, la Chine s’engageait à importer plus de 200 milliards de produits américains. On notera d’ailleurs qu’elle n’a finalement pas honoré cet accord.

Malgré le retour des démocrates au pouvoir en 2020, l’administration Biden n’a pas relâché l’offensive. Non seulement les mesures mises en place lors de la présidence de Trump ont été maintenues, mais d’autres s’y sont ajoutées, notamment les contrôles à l’export de semi-conducteurs. Le renforcement de cette politique a d’ailleurs été l’objet d’une des dernières mesures prises par le président Biden avant son départ de la Maison Blanche en janvier dernier.

Entre-temps, la Chine a renforcé son arsenal économique. Elle a mis en place des politiques publiques visant à se départir de sa dépendance vis-à-vis des marchés occidentaux. C’est le cas de la politique de la circulation duale (2021), qui consiste à pénétrer des marchés étrangers tout en limitant les importations et les dépendances. On retrouve les fruits de cette politique dans les données des importations chinoises, qui montrent une baisse de la part des produits en provenance de l’Union européenne et des États-Unis au profit de produits achetés en Asie.

Dès 2020, la Chine a aussi posé la base juridique lui permettant de faire usage des contrôles à l’export. En 2023, nouveauté dans la pratique diplomatique chinoise, elle s’essaye à l’exercice pour soutenir son industrie et peser sur les négociations dans lesquelles elle s’est engagée. Le contrôle à l’export chinois fonctionne comme un "robinet" : il peut être ouvert à divers degrés et affecte certains acteurs plus que d’autres. Il s’appuie sur des licences obtenues auprès des provinces chinoises. Ainsi, une entreprise américaine peut obtenir le droit d’importer un composant pendant qu’une autre se voit refuser la licence. Une entreprise américaine qui a la licence peut se la voir refuser lors du renouvellement ou bien de façon arbitraire suite une directive du ministère chinois du Commerce.

Trois autres outils s’y ajoutent :

Début 2025, la Chine a ainsi intégré de nouvelles entités américaines sur la liste des entités non-fiables et ajouté des entreprises américaines à la liste des contrôles à l’export (dont Boeing) avant de relâcher (temporairement) la pression sur certaines d’entre elles une fois les négociations tarifaires avec les États-Unis entamées.

D’ailleurs, quelques jours avant le "Liberation Day", le gouvernement chinois a publié les modalités d’application de la loi anti-sanction, dont des moyens de "punir" sur le territoire national tout acteur (personnes et organisations) imposant à la Chine des sanctions internationales, ainsi que tout "initiateur" de ces opérations (article 3). On pense tout naturellement au secteur automobile européen, et notamment français.

En quelques années, la Chine s’est dotée d’un véritable arsenal d’outils économiques et commerciaux lui donnant les moyens de réduire sa dépendance vis-à-vis des pays occidentaux. À court terme, elle peut adopter des politiques très ciblées et très déstabilisantes à l’encontre de ces adversaires – dans un style finalement très similaire à celui de Donald Trump.

Les répercussions de la posture chinoise sur ses relations avec l’UE

Ce nouvel arsenal chinois, utilisé en ce début d’année en riposte aux droits de douane américains, pourrait avoir des conséquences très concrètes sur l’Union européenne et ses États membres. Le contrôle à l’export des matières premières chinoises comme les terres rares est beaucoup plus souple et agile que les outils européens d’anti-coercition économique. Contrairement à ces derniers, les dispositifs chinois ne s’embarrassent pas des contraintes posées par le droit commercial international. La Commission européenne s’est ainsi basée sur une enquête d’une année suite à une plainte de constructeurs européens, pour établir que la Chine avait largement subventionné à l’export son secteur automobile, avant de sanctionner les véhicules électroniques en provenance de Chine. À l’inverse, les "listes" chinoises peuvent cibler des pays membres de l’UE ou certaines de leurs entreprises du jour au lendemain, et ce sans motivation. Début juin, un communiqué de presse de l’Association européenne des constructeurs automobiles alertait sur l’impact des récentes mesures de contrôle à l’export chinois de terres rares et d’aimants sur les chaînes de production européennes. Dans le cas du secteur automobile donc, l’UE risque de se retrouver dans une situation particulièrement inconfortable face à la partie chinoise, qui souhaite que les sanctions européennes sur les véhicules électriques en provenance de Chine soient levées, et a la capacité d’empêcher les constructeurs automobiles européens de produire de nouveaux véhicules par manque de matières premières, par le biais des contrôles à l’export.

Les divers outils de coercition économique mis en place dernièrement par Pékin n’ont pas pour seule vocation de servir dans le cadre de la compétition entre grandes puissances que se livrent les États-Unis et la Chine. Ils peuvent également permettre de faire pression sur une entreprise ou une organisation qui mettrait en place une politique défavorable à Pékin. En mars dernier, la Chine a ajouté 10 entreprises américaines sur la liste des entreprises non-fiables en raison de leur coopération technologique avec Taïwan. De même, la Chine a ajouté le groupe de textile américain PVH sur la liste des entreprises non-fiables, indiquant que celui-ci menait une politique discriminante vis-à-vis des filières de coton en provenance de la région chinoise du Xin Jiang.

L’UE n’est pas à l’abri. Que ce soit pour la levée des sanctions sur les véhicules électriques chinois, pour la réouverture aux entreprises chinoises du marché européen des appareils médicaux, ou pour pousser l’UE à ratifier l’accord sino-européen sur les investissements, négocié depuis 2012 mais enterré en 2016, nombreuses sont les raisons pour Pékin d’entretenir l’incertitude et la volatilité qui caractérisent particulièrement le commerce international depuis le début de l’année.

Conclusion

La Chine est mieux préparée à la guerre commerciale qu’il y a cinq ans. Se mettant au diapason des États-Unis, elle applique la loi du plus fort, après avoir musclé ses moyens de riposte. Cela affaiblit l’image de grande puissance responsable que Pékin souhaite projeter à l’étranger. Mais au regard des enjeux économiques, et dans sa concurrence avec les États-Unis, il est peu probable que la Chine s’abstienne d’utiliser ses nouvelles armes. Bon élève, l’Europe est aujourd’hui bien seule dans sa défense des règles régissant le commerce mondial. Le fait que les États-Unis et la Chine s’en affranchissent désormais assez ouvertement risque d’aggraver fortement l’instabilité mondiale, tant sur le plan politique que commercial.

 

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Camille Brugier est chercheuse en sciences politiques, spécialiste de la Chine.
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