Économie

Coronavirus: le commerce UE-Vietnam dans la phase de post-confinement

12 mai 2020

L'accord de libre-échange entre l'Europe et le Vietnam devrait entrer en vigueur en juillet 2020. Dans cet article, nous analysons l'impact de la crise du Covid-19 sur le commerce entre ces deux parties et les perspectives dans la phase de post-confinement.

Parmi tous les pays d'Asie du Sud-Est confrontés à la pandémie de coronavirus, le Vietnam se distingue. Avec ses 270 cas et zéro décès officiellement signalés, il a pu assouplir le confinement depuis le 22 avril. En outre, la Banque asiatique de développement prévoit que l'économie du pays fera preuve d'une résilience considérable. La croissance de son PIB devrait ralentir en 2020 pour atteindre une augmentation annuelle de 4,8% puis rebondir à 6,8% en 2021, dans un scénario optimiste. À la lumière de l'accord de libre échange UE-Vietnam, qui devrait entrer en vigueur en juillet 2020, il est intéressant d'examiner de près les perspectives des échanges UE-Vietnam, en particulier dans le contexte d'assouplissement progressif des conditions de confinement.

Une supply chain perturbée

Le Vietnam est le deuxième partenaire commercial de l'UE parmi les pays de l'ASEAN (Association des nations d'Asie du Sud-Est) et le plus grand exportateur. Ces exportations vers l'UE, qui ont baissé de 5%[1] (figure 1) au premier trimestre, sont essentiellement constituées de produits de consommation, tels que les smartphones, les chaussures et les vêtements. Les importations concernent quant à elles principalement des produits automobiles et de haute technologie.

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Figure 1 - Source de données: Département général des douanes vietnamiennes et l'Office général des statistiques du Vietnam.

La diminution constatée dans les exportations peut être attribuée à la rupture de la supply chain, du côté de l'offre, suite à l'épidémie de coronavirus en Chine. La prolongation des vacances du Nouvel An chinois a particulièrement affecté la fabrication de textiles vietnamiens, dont 13% sont acheminés vers l'UE, car plus de la moitié des matières premières sont fournies par la Chine. En revanche, les exportations de l'UE vers le Vietnam ont augmenté de 8% (figure 1). Au premier trimestre, l'impact de la pandémie du côté de l'UE n’était pas encore trop palpable.

Une probable contraction du marché pour certains produits

Selon les prévisions publiées récemment par l'UE, en 2020, les exportations européennes extra-UE diminueront de 9,2% tandis que les importations extra-UE baisseront de 8,8%. Les équipements de transport et de machines électriques, qui sont les principaux produits d'exportation de l'UE vers le Vietnam, devraient être les plus touchées, avec une contraction de plus de 10%. La plupart des usines étant fermées depuis fin mars, les expéditions de produits manufacturés dans l'UE seront plus particulièrement affectées au deuxième trimestre. Cependant, dans un registre plus positif, on observe des signes encourageants d'une augmentation de l'activité, par exemple, une consommation accrue de l'électricité en Espagne et en Italie. Cela étant, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives sur une éventuelle reprise.

Concernant les exportations du Vietnam vers l'UE, le niveau de rétablissement du commerce de détail européen sera un indicateur crucial, de même que l'assouplissement du confinement, car il s'agit essentiellement de produits de consommation. Les premières indications, à la lumière du déconfinement amorcé en Allemagne, révèlent un comportement plus prudent des consommateurs.

L'augmentation du taux de chômage dans l'UE en mars, de 6,5% à 6,6%, peut également entraîner une moindre consommation, en particulier pour les biens non essentiels. Les prévisions de Samsung, le plus grand investisseur étranger au Vietnam, font état d'une forte baisse des ventes de smartphones au deuxième trimestre, ce qui pourrait suggérer une réduction de la demande européenne de smartphones fabriqués au Vietnam. Ce pays est le centre principal de fabrication de ce type d'appareils pour Samsung et l'UE est l'un des débouchés essentiels pour les smartphones assemblés au Vietnam puisqu'un tiers de la production rejoint cette zone.

Enfin, l'impact de la pandémie sur le comportement des consommateurs, comme le soutien aux producteurs locaux, peut également entraîner une baisse de la demande de la part de l'Europe pour certains produits fabriqués au Vietnam. Il pourrait y avoir quelques pertes irréversibles.

Orientation vers d'autres productions

Alors que les principales exportations habituelles du Vietnam vers l'UE pourraient donc être confrontées à une période difficile pendant un certain temps, la demande en équipements de protection individuelle (EPI) fabriqués au Vietnam pourrait en revanche augmenter. Face à la diminution voire parfois l'annulation des commandes de textiles et de vêtements, certains fabricants pourraient transformer leurs chaînes afin de produire des masques qui seraient exportés vers certains pays européens et aux États-Unis.

Par ailleurs, les médias locaux ont également signalés que les kits de test fabriqués au Vietnam ont été approuvés par l'OMS et ont obtenu la norme européenne pour l'importation. L'épidémie de coronavirus est actuellement sous contrôle au Vietnam. Les conditions sont par conséquent réunies pour permettre la levée des restrictions à l'exportation des EPI. L'allègement du confinement ne signifie pas un retour à une vie pré-pandémique, mais plutôt l'entrée dans une nouvelle normalité, avec des mesures de protection au travail et dans la vie quotidienne comme le port de masques dans les lieux publics et le maintien de la distanciation sociale. Il y aura donc une demande durable de produits de protection.

Une dynamique de déplacement des usines ?

Outre les impacts directs mentionnés ci-dessus, une nouvelle dynamique dans le commerce entre l'UE et le Vietnam pourrait émerger. La pandémie pourrait accroître la volonté des fabricants étrangers de déplacer les usines existantes ou d'en construire de nouvelles en dehors de la Chine, soit dans le pays d'origine soit dans des pays tiers. Derrière la réorientation des échanges, nous pouvons voir une force motrice hybride des secteurs privé et public. En avril, le gouvernement japonais a initié un plan de relance, qui offre des subventions aux entreprises japonaises pour délocaliser des sites de fabrication en dehors de la Chine afin d'améliorer la résilience de la supply chain. Le Vietnam, qui est déjà l'un des principaux bénéficiaires de la guerre commerciale sino-américaine amorcée en 2019, devrait rester une destination privilégiée dans le cadre de ce mouvement. Néanmoins, il faut garder à l'esprit l'étroite dépendance de la Chine et du Vietnam en matière de supply chain dans certains secteurs comme l'industrie textile. Dans ces cas-là, le statu quo prévaudra pendant une période significative.

Dans la haute technologie, les tendances à la réorientation des échanges sont aussi moins probables que dans d'autres industries manufacturières à forte intensité de main-d'œuvre, et ce pour des raisons multiples. Dans ce secteur, le coût élevé de la délocalisation et l'importance du marché chinois n'encouragent guère les entreprises à déplacer leurs usines hors de Chine, comme l'a souligné dans un entretien le président de la Chambre de commerce européenne en Chine.

Défis posés par les perturbations globales de la logistique

Ces dernières semaines, le commerce UE-Vietnam a dû faire face à une situation logistique très perturbée. Une baisse de 80% de la capacité de fret aérien a été signalée. Les compagnies ont réduit les vols du Vietnam vers l'UE car le volume de fret n'était pas suffisant dans l'autre sens, et les exportations du Vietnam vers l'UE ne pouvaient que difficilement couvrir les coûts pour les deux sens. Les commissionnaires de transport vietnamiens indiquent également que les expéditeurs d'EPI se détournent du fret aérien au profit du fret maritime en raison de la flambée des prix du fret aérien. Entre-temps, pour les exportations européennes, l'augmentation des tarifs de fret en raison des "blank sailings" massifs sur la route Asie-Europe, en particulier dans le transport vers l'Est, met également à l'épreuve le commerce.

Personne ne peut prédire la situation future de la pandémie. Si nous suivons le scénario le plus optimiste, celui d'une reprise au second semestre 2020 après une forte baisse au deuxième trimestre, l'accord de libre-échange UE-Vietnam, qui devrait entrer en vigueur en juillet, pourrait arriver au bon moment pour stimuler la reprise des échanges UE-Vietnam. Dans l'intervalle, le Vietnam doit intégrer davantage ses activités de fabrication pour répondre aux normes européennes.


[1] Le taux de croissance des échanges UE (UE-27) -Vietnam au premier trimestre 2020 est calculé par l'auteur sur la base des données du Département général des douanes vietnamiennes et de l'Office général des statistiques du Vietnam. Le taux de croissance 2019 est également calculé sur l'UE-27.

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Docteur en sciences politiques, Ganyi nous livre un regard affûté sur les évolutions du transport et de la Supply Chain dans le monde, par le prisme des tendances politiques et économiques.