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Droits de douane : nouvelle ère pour les relations transatlantiques ?

Rédigé par Ganyi Zhang | 14 avril 2021

La guerre commerciale entre l’Europe et les États-Unis connaît une trêve. Le chemin pour aboutir à la conclusion d’un accord commercial transatlantique reste cependant long à parcourir.

Le 5 mars, les États-Unis et l’Union européenne ont mutuellement accepté de suspendre, pour une durée de quatre mois, les droits de douane additionnels instaurés suite à leur différend commercial sur les avions gros porteurs. Les deux parties espère mettre à profit cette période pour conclure un accord commercial transatlantique. Dans cet article, nous examinerons d’abord l’impact des droits de douane sur le commerce transatlantique, puis nous évoquerons brièvement ce potentiel accord. 

L’impact sur le commerce transatlantique

La question des tarifs liés au différend commercial sur les avions comprend les droits de douane de 4 milliards de dollars imposés par l’UE sur les produits américains en novembre 2020 et les 7,5 Md USD appliqués par les États-Unis sur des marchandises de l’UE et du Royaume-Uni depuis octobre 2019. Outre l’industrie aéronautique, le secteur de l’alimentation et de l’agriculture est le plus lourdement touché, d’un côté comme de l’autre. Le graphique ci-dessous illustre l’impact sur le commerce en prenant pour exemple l’industrie de l’alcool, qui est l’un des secteurs les plus durement frappés par les droits de douanes.

Graphique 1 - Source des données : US Trade Representative et EU Trade Commission

Parmi les 7,5 milliards de dollars de produits européens et britanniques touchés par les tarifs US, trois types de boissons alcoolisées, le whisky, le vin et les liqueurs, font l’objet de droits de douane additionnels de 25%. Si l’on compare 2020 à 2018, on constate que la part de ces trois boissons provenant du Royaume-Uni et des pays européens concernés par les droits supplémentaires dans les importations totales des États-Unis a diminué en moyenne de 6% en valeur et de 2% en volumes (graphique 2).

Graphique 2 – Source des données : US Census Bureau

En termes de volumes, alors que les importations totales des États-Unis concernant les trois catégories de boissons alcoolisées ciblées ont chuté en 2020 en raison de la pandémie, la demande américaine en provenance des pays de l’UE ciblés et du Royaume-Uni s’est érodée de manière plus marquée (graphiques 3 & 4). Outre les droits de douane, les mesures de restriction des déplacements et la perturbation du transport maritime durant la pandémie ont pesé sur la performance du commerce mondial.

Parallèlement, on constate un détournement du trafic au profit de fournisseurs européens non concernés par les droits de douane additionnels, comme le Portugal et l’Italie (pour le vin), mais aussi de pays d’Amérique du Sud, comme le Chili et l’Argentine, ainsi que de pays d’Océanie.

Graphiques 3 & 4 - Source des données: US Census Bureau [1]

Un impact similaire peut être attendu pour les exportations vers l’UE du rhum américain, qui est inclus dans la liste tarifaire européenne de 4 milliards de dollars publiée en novembre 2020 [2]. Compte tenu des données limitées disponibles pour ce type de produit, nous prenons ici le commerce du whisky américain comme exemple de référence. Ce produit est soumis au tarif douanier de 25% de l’UE depuis 2018, en réponse aux droits de douane imposés par les États-Unis sur l’acier et l’aluminium européen (voir notre chronologie dans la suite de cet article).

De 2018 à 2020, la part du whisky américain dans les importations de l’UE est passée de 74% à 57% [3] en volumes, et de 75% à 69% en valeur. Globalement, en 2020, les exportations américaines de whisky dans le monde ont décliné de 5% en raison de la pandémie, mais de 11% vers l’Europe (graphique 5). Selon la Kentucky Distillers’ Association, les exportations du bourbon du Kentucky ont chuté de 35% et les expéditions vers l’UE de près de 50%, en raison des droits de douane imposés.

En revanche, la baisse relativement modeste des exportations de whisky américain vers les pays hors UE en 2020 (-1%) témoigne d’un détournement du commerce vers des marchés alternatifs. Par exemple, les exportations de ce produit vers l’Australie ont enregistré une croissance de 20% en volumes et de 16% en valeur en 2020.

Graphique 5 – Source des données : US Census Bureau [4]

Compte tenu des projections positives concernant l’évolution du commerce de détail à la fois aux États-Unis et dans l’UE, la suspension mutuelle des droits de douane profite au commerce transatlantique de produits alimentaires et de boissons. Pour les États-Unis, le taux de vaccination relativement élevé et le plan de relance Biden de 1 900 milliards de dollars vont probablement stimuler la consommation des ménages. Selon la National Retail Federation, le commerce de détail aux États-Unis devrait connaître une augmentation annuelle de 6,5% à 8,2% en 2021, indépendamment du plan de relance. L’UE est quant à elle confrontée à l’émergence de la 3è vague de Covid-19. Cependant, le commerce de détail dans les secteurs de l’alimentation et des boissons continue également à afficher de solides performances (graphique 6), même si la poursuite de la fermeture des bars et restaurants assombrit la demande en produits alcoolisés.

Graphique 6 – Source des données : Eurostat

Revitalisation de la relation transatlantique

La suspension des droits de douane montre l’intérêt mutuel qu’ont l’UE et les États-Unis à tourner la page de la relation transatlantique agitée qui prévalait sous l’administration Trump. La revitalisation de la relation bilatérale met en lumière la perspective d’un accord commercial transatlantique. Toutefois, certains facteurs peuvent entraver cette perspective.

1/ L’attitude ambigüe de l’administration Biden sur les droits douane concernant l’acier (25%) et l’aluminum (10%) en provenance de divers pays, dont l’UE.

La suppression des droits de douane doit être réciproque. Pourtant, les récentes mesures prises par l’administration Biden semblent indiquer une préférence pour le maintien plutôt que pour la levée de ces droits de douane (voir la chronologie). Non seulement ces droits de douane ont été considérés comme "efficace" par la ministre du Commerce américaine, mais l’on a également vu l’administration Biden rétablir des droits de douane de 10% sur l’aluminium des Émirats arabes unis que l’administration Trump avait levés en janvier 2021.

Chronologie - Les mesures de l’UE sur les exportations des États-Unis, en riposte aux droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium, représentent une valeur totale de 6,4 milliards d’euros. La première phase, entrée en vigueur le 22 juin 2018, représente une valeur de 2,8 Md€. Les mesures portant sur les 3,6 Md€ d’exportations supplémentaires pourraient s’appliquer ultérieurement, c’est-à-dire dans les trois ans qui viennent ou à l’issue d’une conclusion positive du différend de l’OMC, si celui-ci intervient plus tôt.

Bien que soutenus par diverses associations nationales de producteurs d’acier, les droits de douane sur l’acier et l’aluminium peuvent inciter l’industrie manufacturière américaine à délocaliser au lieu de relocaliser. L’insuffisance de la production domestique et le coût plus élevé de l’acier importé peuvent en effet pousser les fabricants américains à chercher des options moins coûteuses à l’étranger. C’est d’ailleurs ce que font d’autres industries touchées par les mesures de rétorsion de l’UE. Harley Davison, par exemple, a reconfiguré sa supply chain en réponse aux droits de douane de 25% imposés par l’UE sur les motos. Une partie des activités de fabrication a été déplacée en dehors des États-Unis pour contourner l’impact de ces droits de douane, d’autant plus sensible que l’UE constitue le deuxième plus gros marché du constructeur.

Dans l’hypothèse où les droits de douane ne seraient ni retirés ni suspendus, dans le dossier de l’acier et de l’aluminium, l’UE renouvellera et même augmentera encore les droits de douanes de 10 à 50% en juin 2021 sur les produits américains répertoriés. Autrement dit, certains produits comme le whisky and motos seront soumis à des droits de douane de 50% à l’entrée sur le marché européen. Cela pourrait renforcer les velléités de délocalisation des fabricants américains. Comme le renouvellement des droits de douane européen interviendra avant la fin de la période de suspension de 4 mois (graphique 6), cette question peut engendrer des bouleversements dans les négociations commerciales transatlantiques.

2/ L’examen sur la sécurité des chaînes d’approvisionnement américaines ordonné par l’administration Biden, sur une période de 100 jours, apporte à la fois des opportunités et des incertitudes aux négociations commerciales transatlantiques.

Cette analyse de la sécurité de la supply chain se concentrera sur quelques secteurs critiques, et notamment les semi-conducteurs, les minerais stratégiques, les produits pharmaceutiques et les véhicules électriques. D’un côté, l’objectif de réduire la dépendance par rapport à la Chine peut potentiellement générer une nouvelle coopération entre l’Europe et les États-Unis. Mais d’un autre côté, on peut se demander si l’approche coordonnée de l’administration Biden correspond véritablement aux intérêts de l’UE, en particulier parce que les secteurs ciblés sont précisément ceux que l’UE veut également relocaliser.

Enfin, la Chine va aussi jouer un rôle dans les négociations transatlantiques. Un accord commercial avec l’UE fait partie de l’approche globale plus coordonnée souhaitée par l’administration Biden sur la question de la Chine. Il ne fait aucun doute que l’Europe partage davantage de points communs avec l’administration Biden qu’avec l’administration Trump dans son approche de la Chine. Cependant, il existe également des points de vue divergents au sein de l’UE, comme on peut le constater sur le dossier des sanctions mutuelles entre l’UE et la Chine. La façon de gérer au sein de l’Europe l’accord UE-Chine sur les investissements, dont le contenu détaillé reste à négocier, peut également avoir des répercussions sur les relations transatlantiques.

Notes

  • [1] Le tarif sur le whisky ne s'applique qu'au Royaume-Uni. Par conséquent, les données pour les "pays ciblés de l'UE + le Royaume-Uni" ne sont pas incluses ici.
  • [2] Les données disponibles ne vont que jusqu’en janvier 2021, ce qui ne permet pas de procéder à une évaluation.
  • [3] Les données sont générées par Eurostat, sur la base des données commerciales des codes HS 22083011, 22083019, 22083082, et 22083088, qui sont soumis à des droits de douane de 25% à l’entrée sur le marché européen depuis 2018.
  • [4] Les données en volume (HS code 220830) ne comprennent que les expéditions maritimes (kg)

Sources