Commerce international

Pétrole historiquement bas : une bonne nouvelle pour le transport ?

07 mai 2020

Des prix du pétrole qui plongent au point de passer la barre d’un seuil négatif : cette situation inconcevable il y a seulement quelques jours s’est pourtant concrétisée brièvement, témoignant de la grave crise économique liée à l’épidémie de Covid-19. Reste à savoir si la baisse est durable, et s’il s’agit d’une vraie bonne nouvelle pour le transport et la logistique.

Le 20 avril 2020, l’improbable s’est produit, avec une baisse de -302% en une seule journée du contrat à terme de référence pour le pétrole brut traité aux États-Unis. Le WTI (West Texas Intermediate) cote en prix négatif à -37$/baril pour le dernier jour de cotation de l’échéance mai. Une première historique mais avec un faible volume de transactions (uniquement 17% sur cette échéance), qui relève plus d’un mécanisme technique que d’un symptôme systémique.

En comparaison, le produit de référence pour l’Europe est le prix du pétrole en mer du nord, le Brent, qui dans la journée du 20 avril n’a baissé que de -12%, avec un prix en fin de journée à 17,36$/baril. Cette situation met en lumière un facteur de logistique opérationnelle. Le Brent est un contrat à terme dont le dénouement de l’opération financière s’effectue en cash, alors que dans le cas du WTI, il faut livrer en physique des barils de pétrole. La problématique résulte alors dans le phénomène de saturation des capacités de stockage de pétrole en aux USA, liée à un sous-investissement dans les infrastructures de stockage ces dernières années. Même les tankers sont utilisés pour stocker du pétrole au large des côtes et leur prix de location a doublé le mois dernier. Conséquence : les acteurs qui ne peuvent stocker du pétrole sont obligés de revendre leur contrat, quel qu’en soit le prix !

Des abîmes historiques

Il n'en demeure pas moins que le prix du baril a atteint des abîmes historiques avec un prix de vente sous les 20$ le baril. Tout le secteur de la production pétrolière est en risque, car ce niveau de prix du brut est au plus bas depuis 20 ans. La consommation est en chute libre, la crise du coronavirus venant bouleverser l’économie mondiale en mettant en pause l’activité économique.

L’impact des mesures de confinement dans 187 pays conduit à un quasi-arrêt des moyens de transports et de la mobilité des populations. Le trafic s’est effondré pour tous les modes. Kérosène, gazole routier, carburant marin (notamment le Low Sulfur suite à l’introduction de la réglementation IMO 2020) : quel que soit le segment de marché du pétrole, déterminé par son degré de raffinage, la demande est totalement atone.

Par ailleurs, cette crise sanitaire met aussi en exergue le caractère stratégique de la Supply Chain. Le risque de dépendance en matière d’approvisionnement vient renforcer le besoin accru de stockage logistique. Un changement de paradigme est peut-être à prévoir, notamment un rééquilibrage entre une logique de flux et une logique de stock.

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Source : Energy Information Administration (EIA)

Une aubaine pour le transport ?

A priori, la baisse du prix du pétrole est une aubaine pour les secteurs industriels et pays consommateurs de carburants, comme l'Europe, et en particulier pour le secteur du transport et de la logistique. Toutefois, quel que soit le carburant produit, la baisse n’est pas répercutée intégralement.

  • Si la base du prix du pétrole est le prix du baril de pétrole brut, le prix à la pompe dépend du coût du raffinage, du coût de la distribution et du niveau des taxes nationales. Le prix moyen à la pompe du gazole est ainsi constitué de près de 60% de taxes en France (contre 20% aux USA). Sur le premier trimestre 2020 en France, le Comité national routier (CNR) note une diminution de 12,3% du prix à la pompe en moyenne mensuelle hors TVA.
  • La baisse est plus spectaculaire dans le transport maritime. Elle a notamment un impact sur le prix du carburant à faible teneur en soufre (VLSFO, Very Low Sulfur Fuel Oil), obligatoire depuis le 1er janvier 2020 si les navires ne sont pas équipés de scrubbers, des systèmes de filtrages qui permettent de continuer à utiliser du fuel lourd tout en rejetant des gaz d’échappement épurés. Depuis le début de l’année, le prix du pétrole à Rotterdam, le principal port de soutage européen, est passé de 606 $/mt à 221 $/mt pour le MGO (-63,5%) et de 586 $/mt à 180 $/mt pour le VLSFO (-69,3%). Les compagnies maritimes s’attendaient à payer beaucoup plus cher ce "carburant propre", et avaient donc mis en place des surcharges carburant et/ou investi dans des scrubbers. Aujourd’hui, les surcharges sont très largement suspendues, et les scrubbers font figure d’investissement peu rentable... Décriés dès l’origine car une partie d’entre eux rejettent à la mer les déchets qui ne vont plus dans l’air, ils semblaient déjà promis à une courte durée de vie. Avec le rapprochement des prix du fuel lourd et du carburant à faible teneur en soufre, ils perdent encore un peu de leur pertinence.
  • Sur le plan aérien, le prix du kérosène au comptant sur la côte-est américaine a chuté de 49,23% en diminuant de 1,89 $/gallon en janvier 2020 à 0,95 $/gallon fin mars. Pour les compagnies aériennes une baisse du kérosène est en général synonyme de bonne nouvelle, mais dans le contexte actuel, il est difficile pour elles d’en profiter. L’effondrement du trafic aérien engendre une chute de la consommation de kérosène, avec une baisse de 61,6% sur quatre semaines glissantes comparée à l’année précédente (source EIA). La situation du transport aérien dans son ensemble est complexe, et un retour à la normale n’est pas attendu avant fin 2021, selon le président de Boeing.

Crise pétrolière de surproduction

Pour juguler la baisse des cours du pétrole, les pays producteurs de l’OPEP, regroupés au sein d’un cartel depuis 1961, utilisent généralement un mécanisme simple : ils s’entendent pour réduire leur production. Pourtant, un évènement géopolitique est venu bouleverser les équilibres : depuis 2019, les États-Unis sont devenus exportateur net d’énergies fossiles en produisant massivement du pétrole de schiste.

La Russie, intégrée au sein de l’OPEP+, a refusé en mars 2020 une nouvelle réduction de la production, en arguant que la production du pétrole US continuait à niveaux élevés puisque ce pays n’était pas intégré au cartel de l’OPEP. Contre toute attente, l’Arabie Saoudite a alors augmenté fortement sa production de pétrole, entraînant une baisse importante des cours mondiaux. Cette hausse était tenable, puisque l’Arabie Saoudite a des réserves gigantesques et un coût moyen de production parmi les plus bas du monde (proche de 2,80$, comme l’a révélé l’introduction en Bourse d’Aramco). En revanche, dans cette situation, l’exploitation du pétrole schiste US, dont le coût de revient est proche de 38 à 44$, n’était plus rentable.

Un niveau de prix intenable pour les pays producteurs

Mi-avril, les pays de l’OPEP et grands pays producteurs y compris la Russie et les US, soit au total 23 pays, sont finalement parvenus à un accord. Ils se sont ainsi engagés dans une réduction historique de la production pendant 2 ans. Cette réduction s’élèvera à 9,7 millions de barils/jour à partir de mai 2020 et diminuera ensuite progressivement à 5,8 millions de barils/jour en 2022.

La problématique revêt une importance nationale stratégique pour de nombreux pays producteurs de pétrole, car bien souvent, l’équilibre de leur budget national dépend de cette activité. Par exemple d’après les analyses du FMI, le prix d’équilibre du pétrole pour le budget national est de 104$ pour l’Algérie, 144$ pour le Nigéria et 244$ pour l’Iran. Cela laisse présager des arbitrages complexes sur les dépenses budgétaires de l’État et sur le niveau d’endettement national. Le prix de pétrole d’équilibre pour l’Arabie Saoudite est de 82$, mais l’économie est déjà engagée dans un processus de diversification et de transformation en profondeur avec le plan salvateur "vision 2030". Quoiqu’il en soit, cette crise comprend aussi des risques géopolitiques dont l’industrie de la supply chain doit tenir compte.

Aux États-Unis, à moyen terme, c’est tout le secteur des petits producteurs qui est en danger car le coût de production est supérieur au prix de vente. Aujourd’hui, certains vendent déjà du pétrole à 2 $ le baril pour éviter d’avoir à engager le processus long, dangereux et coûteux de fermeture de leurs puits de production. Si le prix du baril se maintient en dessous des 20$, plus de 500 entreprises pourraient faire faillite aux USA d'ici la fin de l'année 2021 et à 10 $ le baril, on passerait à 1 100 entreprises (source Rystad Energy).

Une opportunité pour ceux qui ont des capacités de stockage

On le voit, les pays producteurs n’ont pas d’autre choix que de tout faire pour endiguer la chute. La contraction de la production pourrait toutefois être insuffisante, car le marché reste soumis à un effondrement historique. Les analystes de l’Energy Information Administration (EIA) anticipaient une baisse record de la demande mondiale de 29,3 millions barils /jour pour le mois d’avril. Un chiffre qui correspond à une contraction de 30% de la consommation mondiale, soit un niveau équivalent à 1995.

Cette baisse des prix du pétrole est une bonne opportunité pour ajuster ses stocks et constituer des réserves stratégiques de pétrole. Les États-Unis ont déjà par le passé démontré leur expertise en la matière, en constituant des réserves qu’ils ajustent régulièrement en fonction des conditions de marché. Investir dans de nouvelles capacités de stockage de pétrole pour pouvoir bénéficier des niveaux bas actuels prend en ce moment tout son sens. Les grandes compagnies ont également intérêt à se pencher sur cette opportunité. Analyser son besoin de pétrole sur une année, ajuster ses stocks et acheter une protection financière contre une potentielle hausse des prix permettraient de protéger son appareil productif face à la volatilité des cours du pétrole.

Impact sur la transition énergétique

Dans ce contexte de pétrole bas, la transition énergétique sera-t-elle finalement la grande perdante de la crise ? À court terme, c’est probable. Il semble évident qu’un investissement dans les énergies renouvelables est moins pertinent dans l’environnement actuel. Par exemple Airbus, réputé pour ses avions économes en kérosène, prévoit de réduire sa production d’avions de ligne de 30% face aux annulations de commandes. On peut imaginer aisément que les investissements prioritaires des entreprises, comme les préoccupations au niveau politique, se focaliseront vers la reprise économique. Cependant certains pays, dont la France, estiment que la crise doit au contraire conforter la transition énergétique. En effet, celle-ci est un processus à long terme déjà engagé au niveau international. Les États, qui soutiennent aujourd’hui les entreprises, ont les moyens de négocier un engagement et des investissements dans un outil productif limitant les émissions polluantes.

D’autre part, au niveau des entreprises, le meilleur moyen de protéger contre la volatilité des cours d’une "commodity" est de diversifier ses sources d’approvisionnement. Dans le cas du pétrole, on pourra anticiper les évolutions du cadre réglementaire en investissant dans une flotte au gaz, moins génératrice de gaz à effet de serre. Ainsi, on pourrait pour une partie de sa flotte, profiter de la décorrélation des prix du pétrole et du gaz en phase de forte volatilité des prix de marché.

Le marché du pétrole étant organisé en cartel, très peu d’acteurs ont la capacité de produire et de livrer du pétrole sous les 20$ le baril. Il est donc peu probable que les prix restent aussi faibles sur le long terme alors que l’activité économique relancera la demande. Le risque est donc multiple : d’abord une stabilisation des cours du pétrole au-dessus du prix d’équilibre, ensuite une augmentation des taxes sur le pétrole d’importation, puis une décorrélation des prix du gaz et du pétrole qui pourrait même entraîner une réorganisation du marché du gaz avec un nouvel "OPEP des pays producteurs de gaz".

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Avec plus de 20 ans d’expérience dans le secteur financier, David est aussi un entrepreneur accompli avec de belles success stories à son actif. Son domaine d’expertise est la finance et l’innovation qu’il met au service de l’optimisation du marché de la Supply Chain.
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