Économie

Coronavirus : une route cahoteuse pour la reprise en Chine

28 février 2020

La reprise de l'industrie manufacturière en Chine se concrétise mais révèle une certaine asymétrie : le nombre d'entreprises qui reprennent augmente plus vite que leur capacité de production.

Au cours des deux dernières semaines, la Chine a poussé vers la reprise du travail. Tout le pays, à l'exception de la province du Hubei, se remet en marche après les vacances du Nouvel An chinois, qui avaient été prolongées en raison de l'épidémie de coronavirus.

Au 23 février, le taux de reprise du travail des entreprises au-dessus de la taille "désignée"[1] dans les trois provinces qui constituent les principaux centres de l'industrie manufacturière est le suivant : Jiangsu 95%, Guangdong 82,2% et Zhejiang 98,6%. Ces trois provinces sont également les plaques tournantes de la fabrication orientée vers l'exportation.

Dans le secteur industriel, le taux de reprise des usines qui fabriquent des machines (électroniques) est de 90% au Zhejiang (au 20 février), plus de 60% pour le Jiangsu (au 16 février) et Guangdong à environ 50% (au 19 février). Ce type de produit représente les plus fortes exportations de la Chine.

Bien que les données semblent plutôt optimistes, elles reflètent davantage le nombre d'usines qui ont obtenu l'autorisation de reprendre le travail, plutôt que la capacité de fabrication réellement rétablie. Alors que 97% des sociétés du Fortune 500 en Chine ont repris le travail, leur capacité de production n'a été restaurée qu’à environ 60%. L'asymétrie est plus importante dans les petites et moyennes entreprises à forte intensité de main-d'œuvre.

C'est également le cas ailleurs que dans l'industrie manufacturière, selon une enquête menée[2] par la Fédération Chinoise de Logistique et d'Approvisionnement auprès de plus de 2 000 entreprises logistiques : 70% des entreprises ont restauré moins de 50% de leur capacité et la moitié des entreprises de logistique ont restauré moins de 30% de leur capacité.

Fractionnement des restrictions de circulation

Alors que la Chine lève progressivement les restrictions sur le trafic, le fractionnement de ces restrictions à différents niveaux continue de perturber la supply chain. Tout d'abord, les restrictions peuvent différer d'une province à l'autre. Ensuite, les restrictions au niveau local, telles que les frontières entre les comtés traversées par la plupart des travailleurs migrants, peuvent être différentes de celles appliquées au niveau de la province, en raison du processus de mise en œuvre.

> Pénurie de main-d'œuvre

Les restrictions de circulation posent de grandes difficultés aux travailleurs migrants qui doivent retourner au travail. Au 15 février, environ 80 millions de travailleurs, moins d'un tiers des quelque 300 millions de travailleurs migrants, ont repris le travail. Et même s'ils sont en mesure de rentrer, ils peuvent être soumis à une quarantaine de 14 jours à leur arrivée.

Pour augmenter le taux de retour de ces travailleurs, un système dédié de transport de passagers a été mis en place entre les provinces importatrices de main-d'œuvre, comme le Zhejiang, le Jiangsu et le Guangdong, et les provinces exportatrices de main-d'œuvre, comme le Sichuan, le Henan ou le Yunnan. Au 21 février, environ 159 000 travailleurs migrants étaient retournés au travail par le biais de ce système. Au 23 février, 27 provinces avaient établi un transport de voyageurs dédié.

Cependant, comme le transport routier interprovincial régulier de voyageurs n'a été rétabli que dans 9 provinces, la pénurie de main-d’œuvre continuera d'être le principal obstacle au rétablissement de la capacité de production. Le phénomène est particulièrement important pour les industries manufacturières à forte intensité de main-d'œuvre en Chine, comme les secteurs de la fabrication de textiles et machines électroniques.

La situation pourrait s'améliorer en mars, car les deux tiers des travailleurs migrants devraient revenir progressivement d'ici fin février et début mars, selon les estimations du ministère chinois des transports.

> Perturbations du transport routier interprovincial

Les restrictions de circulation des personnes et des marchandises ont également perturbé la supply chain sous plusieurs aspects :

  • Premièrement, les restrictions sur la circulation des personnes ont non seulement empêché les travailleurs migrants de retourner dans les usines, mais aussi les chauffeurs routiers. Au 18 février, le transport en camions complets n'était revenu qu’à 25% de son niveau de l'année précédente pour la même période et le transport de charges partielles était à moins de 4% du niveau de l’année précédente.
  • Deuxièmement, les exportations sont également affectées, car il y a un manque de capacité de transport routier pour expédier les marchandises vers les ports. On note cependant que la situation dans les principaux ports chinois s'améliore. Au port de Ningbo-Zhoushan, l'un des plus actifs du monde, le nombre de chauffeurs routiers retournant au travail a triplé au cours des deux dernières semaines. Cependant, la reprise complète prendra du temps, car beaucoup de chauffeurs routiers desservant ces ports ne sont pas des locaux. Dans le cas de Ningbo par exemple, le chiffre est d'environ 95%.
  • Troisièmement, le transport routier inter-provincial pourrait se rétablir à un rythme plus lent que le transport intra-provincial. On peut imaginer des chauffeurs routiers moins enclins à effectuer des expéditions inter-provinciales, en raison des incertitudes créées par les différentes restrictions de circulation. Leur chargement pourrait se retrouver bloqué à mi-parcours. De plus, les chauffeurs pourraient être exposés aux risques d'infection ou être soumis à une quarantaine de 14 jours à leur retour de voyage. Ce facteur est d'ailleurs une source de renchérissement des coûts de transport. Dans ces circonstances, la capacité des fabricants à forte intensité de main-d'œuvre qui dépendent de fournisseurs inter-provinciaux peut être rétablie à un rythme plus lent.

Forte dépendance à l'égard du gouvernement local

L'aptitude d'une usine à reprendre sa capacité de production est également étroitement liée au degré de soutien qui peut être obtenu auprès du gouvernement local. Non seulement la reprise du travail nécessite une autorisation du gouvernement local, mais le retour des travailleurs migrants et l'assouplissement du transport interprovincial nécessitent également une coordination gouvernementale inter-provinces.

Deux points en particulier doivent être pris en considération :

  • Premièrement, les autorités locales gèrent leur soutien en fonction du secteur d'activité et de la taille de l'entreprise. La priorité est normalement accordée aux entreprises de haute technologie, à celles qui sont tournées vers l'exportation et aux entreprises de taille supérieure à la taille "désignée". La situation peut donc être difficile pour les entreprises qui n'appartiennent pas à ces catégories, notamment les plus petites. Au 24 février, le taux de reprise du travail des petites et moyennes entreprises n'était que d'environ 30%, ce qui contraste fortement avec le taux élevé de reprise du travail des entreprises de taille supérieure.
  • Deuxièmement, l'environnement réglementaire évolue rapidement. En ce moment, la tendance politique s'oriente vers la simplification et l'accélération du processus d'évaluation. Cependant, les réglementations peuvent changer brusquement, selon la situation de contrôle du coronavirus.

Notes
[1] Il s'agit d'un terme statistique utilisé par le Bureau national chinois des statistiques, qui fait référence aux entreprises dont le chiffre d'affaires annuel dépasse 20 millions de CNY (environ 2,8 millions de USD).
[2] L'enquête a été réalisée du 12 février au 21 février.

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Docteur en sciences politiques, Ganyi nous livre un regard affûté sur les évolutions du transport et de la Supply Chain dans le monde, par le prisme des tendances politiques et économiques.