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Repenser les routes maritimes pour éviter les points critiques

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Publié le 28/04/2026
Modifié le 28/04/2026
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Repenser les routes maritimes pour éviter les points critiques

PROSPECTIVE. Face à la multiplication des tensions géopolitiques et climatiques, les routes maritimes traditionnelles vacillent. Examinons l’hypothèse d’un scénario en W, qui consisterait à mettre en place un réseau hauturier permettant d’éviter au maximum les zones à risque.

Phénomène de basses-eaux dans le Canal de Panama, la mer Noire en zone de guerre, les menaces des rebelles Houthis dans le détroit de Bab-el-Mandeb, le détroit d’Ormuz bloqué, et peut-être demain celui de Malacca ou de Taïwan : ces dernières années, les entraves à la libre circulation des marchandises par voie maritime se sont multipliées, que ce soit pour des raisons géopolitiques ou climatiques.

Dans ce nouveau contexte, il apparaît de plus en plus évident que la structuration des lignes maritimes conteneurisées héritée des 30 ans de mondialisation dite heureuse devient obsolète.

Une nouvelle organisation des lignes et de l’offre

Alors que la guerre au Moyen-Orient remet aujourd’hui cruellement en lumière la notion de point chaud dans le commerce maritime mondial, nous avons décidé de nous livrer à un exercice prospectif consistant à imaginer un réseau deep sea dans lequel les navires de 18 000 à 24000 EVP n’emprunteraient que des mers ouvertes, s’affranchissant ainsi des goulets d’étranglement que sont les détroits et canaux.

Dans ce raisonnement, les porte-conteneurs de plus petite taille se verraient attribuer deux rôles possibles :

  • 2 000 – 10 000 EVP : rôle de feeder dans des hubs élargis avec des réseaux densifiés, pour desservir à la fois le marché local intra-zone et également pour assurer le premier ou le dernier tronçon du trafic transocéanique.
  • 10 000 – 15 000 EVP : déploiement sur les routes deep sea classiques les plus courtes, pour des services premium et rapides.

Cette approche implique un découplage de l’offre, là aussi autour de deux axes :

  • Un service longue distance massifié et lent sur des grands corridors.
  • Une offre plus qualitative privilégiant le point à point en passant par la route la plus courte.

De la route en V au réseau en W

S’adapter et anticiper, telles sont les deux fondements historiques de la navigation marchande. Et force est de constater que les compagnies maritimes se montrent plutôt agiles.

La réaction aux attaques des rebelles houthis du Yémen contre des navires marchands dans le détroit de Bab-el-Mandeb, fin 2023, en apporte la démonstration. Les compagnies ont contourné l’obstacle en déroutant massivement les navires par le cap de Bonne-Espérance. Confortée par le déclenchement du conflit iranien cette route longue océanique, qui forme un « V » parfait autour de l’Afrique, s’est substituée à la route courte classique via le canal de Suez entre l’Asie et l’Europe.

Dans cet esprit, et devant le succès franc et massif de la route du cap de Bonne-Espérance, qui concentre l’utilisation de la grande majorité des navires de plus de 15 000 EVP, on pourrait envisager un autre « V » autour du Cap Horn afin de créer ainsi un réseau planétaire en « W » s’affranchissant des principaux points chauds actuels et à venir.

Carte shipping routes_fr

Carte élaborée par l'auteur - © Upply.

La ressemblance avec une cartographie marine du début du XIXè siècle n’est pas fortuite puisqu’en effet, les canaux de Panama et Suez ne seraient volontairement plus utilisés pour les flux massifiés transportés par des navires de plus de 15 000 EVP.

Ce « W » structurant deviendrait un système nerveux central à partir duquel connecté à un réseau capillaire dense via des hubs desservis par des navires plus petits. Une logique proche des dessertes de courte distance qui existent aujourd’hui dans la zone intra-Asie.

  • Une régression acceptée 

Cette structuration génère des surcoûts, des délais supplémentaires et une dégradation des bilans carbone. Pourtant, par sa robustesse, elle pourrait répondre partiellement aux défis sécuritaires de l’époque, tout en intégrant les perspectives de développement de l’Afrique et de l’Amérique latine à l’ère des BRICS.

L’exemple du passage par le cap de Bonne-Espérance, qui s’inscrit désormais dans la durée, illustre parfaitement ce « new normal » post-covid auquel le marché s’habitue. Ce qui aurait dû être considéré comme une régression devient non pas la meilleure solution, mais au moins la plus acceptable dans un rapport service/prix/sécurité. Les chargeurs s’en accommodent, et les compagnies maritimes y trouvent aussi leur compte puisque ce changement non désiré leur a permis de contrebalancer partiellement une surcapacité endémique.

  • Des avantages pour toutes les parties

Ces routes sans entraves peuvent permettre de retrouver du cadencement et de la régularité, même s’il ne faut pas minimiser les risques particuliers liés à la navigation hivernale via les caps. Pour les chargeurs, cela représente potentiellement une meilleure fiabilité des temps de transit, pour les compagnies une meilleure utilisation des navires géants et une absorption bienvenue du choc surcapacitaire en cours et à venir. Enfin, la diminution des risques peut être bénéfique aux deux parties en matière de diminution des primes d’assurance.

Autre facteur collatéral, mais qui pourrait prendre de l’importance dans les années à venir : une architecture de flux en « W » via des mers ouvertes pourrait favoriser l’acceptabilité de porte-conteneurs à propulsion nucléaire, à l’heure où des projets concrets commencent à émerger.

L’impact sur les grandes liaisons maritimes

  • Sur le transatlantique, cette configuration ne produirait pas de modification majeure, dans la mesure où il fonctionne déjà en grande partie en mer ouverte, mis à part dans la Manche, que certains observateurs considèrent comme un goulet d’étranglement. Nous l’excluons volontairement de l’hypothèse à ce stade.
  • Sur le Transpacifique, les liaisons Asie-Côte Ouest des États-Unis, qui représentent l’essentiel des flux, ne connaîtraient pas de transformation. En revanche, l’organisation en W renforcerait encore la nécessité pour les ports américains de moderniser leurs infrastructures pour recevoir massivement des navires de plus de 18 000 EVP en évitant les engorgements. Toujours sur le Transpacifique, pour la Côte Ouest Amérique Latine depuis l’Asie, un hub situé dans le port péruvien de Chancay, inauguré en novembre 2024, prendrait tout son sens.
  • La Côte Est des États-Unis et la Côte Est de l’Amérique Latine, en complément des flux transatlantiques, seraient desservies par un hub caribéen via le cap Horn pour les flux d’origine est-asiatique et par le cap de Bonne-Espérance, comme c’est déjà le cas de certains services aujourd’hui, pour les flux en provenance de l’ouest de l’Asie et de l’Inde.
  • En Asie, les deux points noirs que sont Malacca et le détroit de Taiwan pourraient être volontairement contournés, Hong Kong reprenant la primauté sur Singapour comme méga-hub intra-asiatique.

Une architecture de flux temporaire ou pérenne ?

Cette façon alternative de structurer les flux répond à quatre enjeux immédiats :

  • Éviter la traversée de zones à risques.
  • Positionner les navires de plus de 18 000 EVP sur des routes plus longues.
  • Améliorer la qualité de service en réduisant le risque opérationnel.
  • Dissocier une offre économique d’une offre premium, comme dans le transport aérien.

À l’heure où la liberté de navigation commerciale est de plus en plus contrariée, bien qu’elle constitue un principe fondamental du droit international, cette approche « zéro chokepoint » pourrait trouver une certaine écoute.

Toutefois, deux écueils majeurs s’opposent à cette vision. D’une part, il faudrait que MSC, Gemini, Ocean Alliance et Premier Alliance adhèrent en même temps à cette forme de restructuration des services. Il s’agit incontestablement du point bloquant majeur.

D’autre part, l’impact environnemental d’une telle reconfiguration est totalement opposé aux objectifs mondiaux en matière de réduction des émissions de CO2. Cela dit, l’histoire récente démontre que tensions internationales et sobriété en termes d’énergie fossile ne font pas bon ménage.

Jérôme de Ricqlès

Expert transport maritime

Jérôme met toute sa connaissance du secteur au profit d'Upply. Capitaine de navire dans l'âme, il est également l'auteur du Lexique anglais-français du transport maritime conteneurisé (Paris : CELSE, 2001).